Parasha – 282 – Noa’h – 5787

בס »ד

La Paracha Noa’h décrit deux évènements majeurs de l’Histoire du Monde : 

– Le Maboul (Déluge), qui sanctionna les déviations de comportement des descendants d’Adam Harichone 1656 ans après la Création et anéantit toute l’humanité. Seuls Noa’h et sa famille y survécurent. Sur l’ordre de Hachem, Noa’h et sa famille s’abritèrent dans la Téva (Arche) ainsi qu’un certain nombre de représentants de toutes les espèces animales (Beréchit 6, 11-8, 22).

 – La Tour de Bavel (11, 1-9), une tentative des descendants de Noa’h de s’affranchir de l’autorité de Hachem 340 ans après le Maboul (Rachi 10, 25). 

La Torah rapporte (11, 4) : « Ils dirent : Allons ! construisons-nous une ville, et une tour dont la tête sera dans les Cieux, et faisons-nous un nom, de peur que nous ne soyons dispersés à la face de toute la Terre ! »

Même après sa description par la Torah, cet évènement reste nébuleux ! 

Les versets ne définissent pas clairement en quoi consistait la faute. 

Il est évident qu’il ne s’agissait pas, comme il semblerait du verset (11, 4), de la construction même de la Tour. Il est inimaginable qu’ils aient pu croire « atteindre » les Cieux avec une tour, fût-elle haute comme les plus hauts « gratte-ciels » de notre époque. 

Et si on imagine naïvement qu’il s’agissait d’une telle entreprise, les questions abondent : comment des êtres doués de raison pouvaient-ils croire à la réussite d’un tel plan ?! Et si déjà, en quoi une illusion de ce genre appelait-elle une « réaction » de Hachem, même infime ?! 

La Torah dit (11, 5) que Hachem « descendit » pour examiner leur « réalisation », et qu’Il répondit à ce projet en troublant la communication entre eux en multipliant les langues, avec comme conséquence de disperser les familles à la surface du globe (11, 6-8).  

La personnalité du « patron » de ce projet, Nimrod (Rachi 10, 8), est, elle aussi, énigmatique ! 

La Torah le décrit comme : « … un « héros » de chasse « lifné Hachem » (devant Hachem) … » (10, 9). Rachi explique que sa « chasse » consistait à séduire, puis à « capter » la volonté des hommes, et à les tromper pour les faire se révolter contre Hachem ».

Le Ramban (11, 2) explique que les promoteurs de la Tour « coupaient les plants », et qu’ils étaient comparables en cela à la faute d’Adam Harichone. Cette explication dont le sens nous échappe rend cet évènement encore plus énigmatique. 

Parmi les nombreux commentaires de nos Maitres relatifs à ces énigmes, considérons depuis les explications qui se rapprochent de notre vécu actuel, jusqu’à des analyses plus profondes, correspondant à des niveaux de compréhension plus élevés. Ces divers regards ne sont pas opposés, mais complémentaires, la réalité du Monde et de l’Homme étant complexe, et s’étendant à tout l’éventail des niveaux. 

Rav Chimchon Raphaël Hirsch explique (11, 4) que l’objectif des promoteurs de la Tour de Bavel était de renforcer le pouvoir et l’influence de la « société » sur l’individu. L’homme devenait ainsi « l’esclave » de la société, sa personne même devenant « accessoire ». Or Hachem a créé l’Homme pour qu’il soit dévoué à Hachem, et non asservi à la société érigée en « valeur en soi ».

Dans le même sens, Rav Hirsch explique la personnalité de Nimrod (10, 8-9). La « puissance » était sa nature, son but, et l’essence de sa vie. Rav Hirsch souligne que ses émules n’ont pas cessé d’exister jusqu’à nos jours … (C’est ce que l’on qualifie de nos jours de dictateurs ou de pervers narcissiques…)

Il ajoute que la démarche de Nimrod pour asservir les gens était : « lifné Hachem ». Cette expression est utilisée partout dans le sens « d’en accord » avec Hachem, et non en opposition. Rav Hirsch explique donc que Nimrod exploitait le « Nom de Hachem » pour soumettre ses interlocuteurs à son pouvoir. C’est là le sommet de l’ignominie de Nimrod, de revendiquer la reconnaissance de son pouvoir sur la population au nom de « la Religion » … 

Rav Yossef Yehouda Leib Bloch (Chiouré Daat, Dor Haflaga) développe l’explication du Ramban, basée sur les notions profondes de la Torah, selon laquelle les promoteurs de la Tour de Bavel visaient à « couper les plants ». Il cite que des Livres mentionnent qu’ils voulaient séparer la « Sefira » de Malkhout (la Royauté), un « outil » de fonctionnement de la Création des autres « Sefirot », et de l’utiliser pour faire « fonctionner » le Monde selon leur volonté. Rav Bloch explique dans un langage « simple » qu’ils avaient compris que l’Homme est à la merci des difficultés et dangers de l’existence, qu’un homme ne peut pas surmonter par ses seuls moyens. Ils voulaient donc exploiter l’unité complète de l’humanité pour maitriser le fonctionnement du Monde. C’est ce qu’exprime la « Sefira Malkhout » qui est, en quelque sorte, la « courroie de transmission » des mécanismes spirituels par lesquels Hachem « gère » la Création. 

Les hommes de la génération de la Tour de Bavel voulaient ainsi s’affranchir de l’Autorité de Hachem et « Le braver », en utilisant à leur convenance tous les « outils » de la Création. Rav Bloch souligne que cette analyse montre la convergence des divers niveaux de compréhension de la Torah, « Pchat » (le sens simple, direct), « Drouch » (le sens « métaphorique » développé dans le Midrach), et « Sod » (le sens profond, voilé, de la Torah). 

Rav Yechaya Horowitz (Chela Hakadoch, Massekhet Pessa’him, Matsa Achira, 15) explique que Nimrod remettait en question la notion même de Création « ex-nihilo », voulant se rattacher à une conception de la création à partir d’un « substrat » préexistant. Nimrod s’opposait de façon absolue à son contemporain Avraham qui enseignait la véritable compréhension de la Création. C’est pourquoi Nimrod chercha à anéantir Avraham, jusqu’à le précipiter dans la fournaise. Le but de Nimrod consistait à entrainer l’humanité à sa suite dans une rébellion ouverte face à Hachem …

Rachi définit Nimrod  comme : « connaissant son Maitre, et visant à se rebeller contre Lui » (10, 9). Il définit pareillement le cas des habitants de Sedom (Beréchit 13, 13) : « connaissant leur Maitre, et visant à se rebeller contre Lui ». 

Rav ‘Haïm Friedlander (Sifté ‘Haïm, Moadim I, p.296) explique cette notion apparemment invraisemblable comme issue du principe de la « Be’hira » (« Libre-arbitre »). Nous avons vu de nombreuses fois que la Be’hira n’est pas un « droit », mais une capacité à choisir à l’opposé de la Volonté de Hachem. Hachem a créé cette aptitude afin de donner à l’Homme le mérite du « bon choix ». Toutefois cette possibilité peut amener certains à choisir d’utiliser les « forces obscures » de la Création pour obtenir ce que Hachem ne leur octroierait pas, selon leur manque de « mérites ». 

C’est en cela que consistait « l’erreur » de la génération de la Tour de Bavel et celle de leur dirigeant, Nimrod. Hachem répondit à cette entreprise en manifestant Sa Toute-Puissance exprimée par le « Nom » « Youd, khé … » qui désigne Son intervention comme Créateur « ex-nihilo ». 

Rav Wolbé (Alé Chour I, p.334 ; Alé Chour II, p72 ; HaMitsvot Hachekoulot, p.120) explique la différence entre celui qui « connait » son Créateur, comme Nimrod et les habitants de Sedom, et celui qui « reconnait » son Créateur, comme Avraham Avinou. Il explique que le premier n’a qu’une « connaissance intellectuelle » de Hachem, qui non seulement ne suffit pas à se soumettre, mais accentue l’aspiration à « s’affranchir ». Telle est l’essence du Yetser Hara (Penchant pour le Mal) de chercher à échapper à tout « contrôle ». Par contre celui qui « reconnait » son Créateur est celui qui, comme Avraham, approfondit sa « connaissance », et l’amène jusqu’à son application dans l’action, en se soumettant totalement à Hachem. 

Rav Its’hak Ayzik Scherr (Leket Si’hot Moussar, I, p. 35) étudie le personnage de Nimrod. Il cite l’explication de Ibn Ezra (Beréchit 10, 9) que Nimrod capturait des bêtes sauvages et les apportait en offrande devant Hachem. Le Ramban conteste cette explication qui semblerait faire l’éloge de Nimrod. Rav Scherr explique qu’en réalité ce n’est pas une qualité qui se manifeste dans une telle démarche, mais au contraire un défaut. 

Nimrod valorisait la force au-dessus de tout. Pour lui, apporter en offrande des animaux paisibles comme les bovins et ovins n’était pas un hommage à la toute-Puissance de Hachem. Seuls des animaux comme le lion ou l’aigle pouvaient représenter à son avis le respect dû à Hachem. De la même façon, il était prêt à dédier un culte aux « forces » qui gèrent la Création (idolâtrie). Il était prêt à tout « sacrifier » face à Hachem, sauf son « cœur » …

Nimrod voulait faire de la Tour de Bavel un « centre spirituel » duquel émanerait l’influence sur l’humanité entière. Rav Scherr conclut que c’est pourquoi Hachem intervint afin d’éviter l’apparition d’une telle « Yechiva » dans le Monde, dirigée par un tel « Roch Yechiva », qui aurait déversé sur l’humanité des torrents de déviance que même Avraham n’aurait pas pu réparer. 

Ces divers commentaires ne s’opposent pas, mais au contraire ils convergent en associant les différents niveaux d’analyse. 

Les évènements décrits dans cette Paracha ne sont pas de simples récits « historiques ». Les travers qui s’y manifestaient restent les tendances « naturelles » de l’humanité jusqu’à ce jour. 

L’étude de cette Paracha, décrivant un Monde antérieur au parcours des Avot (Patriarches) est fondamentale même après le Don de la Torah aux Bené Israël.