Parasha – 268 – Matot – Mass’é – 5786

בס »ד

La Paracha Mass’é est la dernière Paracha du Sefer Bamidbar. 

Le Sefer Devarim qui vient ensuite est rédigé sous la forme d’un « discours de congé » que Moché Rabénou adresse aux Bené Israël avant de les quitter, au seuil de l’entrée en Erets Israël. 

La Paracha Mass’é marque donc la fin de l’époque du séjour des Bené Israël dans le désert.

Vers la fin de la Paracha (Bamidbar 35, 1-8) se trouve la Mitsva d’attribuer des territoires des Chevatim (Tribus), des villes d’habitation aux Leviim, puisqu’ils n’ont pas reçu de part lors du partage des terres. 

Puis la Torah ordonne (35, 9-15) de réserver des « Ir Miklat » (villes de « refuge ») destinées à accueillir les meurtriers par inadvertance. Le verset dit (35, 6) que ces villes sont en fait les villes destinées aux Leviim: « Et les villes que vous donnerez aux Leviim, les six villes de « refuge » que vous donnerez pour y fuir le meurtrier, en plus desquelles vous donnerez 42 villes ». 

La Torah définit ensuite les modalités qui distinguent le meurtre délibéré de celui qui est dû à un manque de précautions (16-30). La Torah conclut ces règles en insistant sur la gravité de ces actes, que ce soit délibéré ou par inadvertance. Ils doivent être sanctionnés, l’un par la mort (30-31) et l’autre par l’exil dans une des Ir Miklat – les villes de « refuge », sans possibilité de « rachat » de peine par un paiement quelconque. 

Cette section, qui conclut cette partie de la Torah, s’achève sur ces deux versets : « Et vous ne « dévoierez » pas la Terre, où vous êtes, car le sang « dévoie » la Terre ; et il ne sera pas « réparé » pour la Terre pour le sang qui y a été versé, si ce n’est par le sang de celui qui l’a versé. Et ne souillez pas la Terre où vous résidez, dans le sein de laquelle Je réside, car Je suis Hachem Qui réside au sein des Bené Israël ! » (33-34).

Les termes, et la place de ces Mitsvot au seuil de l’entrée en Erets Israël soulèvent des questionnements : 

– Le problème des meurtres ou des homicides par imprudence est certes très préoccupant, mais pourquoi a-t-il une place aussi décisive, au seuil de l’entrée en Erets Israël,  plus que toute autre Mitsva ?!

– Les accidents mortels ont une gravité indéniable, mais comment peuvent-ils être mis en parallèle avec les meurtres délibérés au point d’être qualifiés par le même terme « Rotséa’h » (« meurtrier ») ?!

– L’exil du « meurtrier » par imprudence est lié à la possibilité qu’il soit victime du « Goèl hadam » (littéralement : « libérateur du sang ») qui « monte la garde pour le dissuader de sortir de la ville. Quel est le sens de cette possibilité ménagée par la Torah pour « surveiller » l’homme, plus que pour toute autre faute ?

– Le verbe « Lo ta’hnifou » (que nous traduisons par « vous ne dévoierez pas »), s’apparente à la racine « ‘Hanèf » qui signifie « flatter ». Quel rapport y-a-il entre ne pas appliquer les sanctions prévues pour ces divers faits et « flatter la Terre » ?! Et quel est le sens de la « Touma » (que nous traduisons par « souiller ») exprimée dans le verset relativement à la Terre et la passivité face à ces problèmes ?!

– Quel est le lien entre la sanction de l’homicide par inadvertance et les villes des Leviim ? Et pourquoi les ‘Hakhamim apprennent-ils (Guemara Makot 11b) du verset que, même après sa mort, celui qui a tué par inadvertance devra être enterré dans la ville de « refuge » jusqu’à la mort du Cohen Gadol, comme il doit y rester de son vivant ?! Quel est le sens d’une « sanction » après la mort ?!

Rav Chimchon Raphaël Hirsch explique (35, 33-34) la gravité particulière du meurtre et de l’homicide par imprudence, ainsi que le terme « flatterie » de la Terre qui y est appliqué. Il remarque que déjà après le Maboul (Déluge), lors du nouveau « démarrage » de l’Histoire du Monde, Hachem avait souligné à Noa’h la gravité de la mort d’un homme par les mains d’un autre. L’Homme a été créé « beTsélem Elokim » – à la « Forme » de son Créateur, c’est-à-dire avec des capacités spéciales d’autonomie d’action qui le différencient des autres créatures. Toute atteinte à un homme est une remise en question du droit de l’Homme à posséder et dominer la Terre. De même lorsque Hachem confie la Terre d’Israël à Son Peuple afin qu’il s’y épanouisse dans l’accomplissement de la Torah, Hachem proclame que la Terre ne trouvera pas de « réparation » au sang qui y a été versé si ce n’est par le sang de celui qui l’a versé. 

La Terre où Israël « est » et existe en tant qu’entité sociale, et qui est la « résidence » Hachem, dépend de la reconnaissance de la valeur fondamentale de l’Homme en tant que créature « à la forme de son Créateur ». Un manque de conscience si petit soit-il de cette dimension de l’Homme est la proclamation de la Touma (souillure ») du matérialisme, culte de « l’intérêt » matériel dans toute chose, à l’opposé de la reconnaissance du but de la Création. C’est « flatter » la Terre, la base du confort humain, au détriment de la valeur fondamentale de l’Homme.  La « société » constituée par les Bené Israël ne peut être fondée que sur ces valeurs, qui, seules, garantissent la « Présence » de Hachem en son sein. 

Celui qui quitte délibérément la ville où il a été exilé manifeste une indifférence à la gravité de sa faute. C’est pourquoi il mérite d’être tué. Il apparait ici que même l’homicide par imprudence revêt une gravité comparable à celle d’un meurtre délibéré, si ce n’est que « l’exil » a pour effet de réparer ce qui a été « endommagé » en lui. 

Rav Moché Feinstein explique pareillement (Darach Moché, p.138) la différence entre la « gestion » du meurtre dans les sociétés humaines, et la gravité que la Torah attribue à ce sujet. Dans les sociétés gérées au nom de « valeurs humaines », il peut arriver que la vie d’autrui soit considérée comme « nocive » plutôt que positive. Dans ce cas on en arrive à le « supprimer », que ce soit au niveau individuel comme dans les dérives sur la fin de vie, ou au niveau collectif comme dans les guerres. On privilégie ainsi la « Terre » sur l’Homme », ce qui justifie le terme de « flatter » employé par la Torah. La Torah vient ici rétablir l’ordre d’importance de l’Homme face à la « Terre ». 

Le Sefer Ha’Hinoukh (Mitsva 408) explique que la Kedoucha (« Sainteté ») des Leviim qui dédient leur existence à la Avoda (le « Service ») de Hachem, sans participer à l’activité matérielle de la culture du pays, est propice à réparer le manque de Kedoucha exprimé par le manque de prudence de l’homme qui a tué par inadvertance. Il explique encore (Mitsva 410) que l’homme qui a attenté à la vie d’autrui doit ressentir lui-même une souffrance « comparable » à la mort, en étant coupé de tout ce qui constituait son existence. Il est séparé de sa famille, de ses relations, de tout son cadre d’existence, afin de l’amener à réfléchir sur ce qui l’a amené à manquer de prudence, de réflexion sur l’importance de chaque vie humaine. Cette prise de conscience ne peut se réaliser que dans un cadre « approprié », dans l’environnement des Leviim qui dédient leur existence à l’étude de la Torah et au lien avec Hachem.

Rav Eliachiv explique que celui qui a tué par inadvertance a manifesté un manque « d’amour d’Israël ». Puisqu’on voit que le père qui a tué son propre fils par imprudence doit aller en exil, alors qu’un homme n’est certainement pas soupçonné de manque d’amour pour son fils, c’est que « l’amour d’Israël » exigé par la Torah doit dépasser encore l’amour naturel d’un père pour son fils

La Torah attend du Juif une précision de comportement bien au-delà de la conception humaine. Ce n’est que dans la proximité des Leviim Kedochim que l’homme pourra restaurer en lui une telle grandeur. 

Rav Guedalya Schorr (Or Guedalya, p.160) explique que celui qui interrompt une vie perd la place à sa propre existence. Seule la vie dans une ville de Leviim empreinte de Torah pourra lui restaurer la dimension de Sagesse qui ramènera en lui la vie. 

Rav Moché Ye’hiel Epstein (Beér Moché, p.776) développe que ce n’est qu’en résidant en permanence dans une ville de Leviim que l’homme pourra réparer son manque. Il explique que le verset de Devarim (19, 4) : « Celui qui frappe son prochain « sans Daat » … » généralement traduit par : « sans intention », signifie en réalité   « par manque de Daat, c’est à dire de « connaissance » profonde de la Torah.

L’erreur qui est arrivée à cet homme provient d’un manque de Torah, c’est pourquoi elle doit être réparée par la Torah qu’il peut acquérir auprès des Leviim. C’est pourquoi chaque pas qu’il ferait en dehors de la ville mérite la mort. Le but de son exil dans la ville des Leviim est de s’attacher profondément aux Leviim, au point d’y être enterré parmi eux

Rav Chalom Noa’h Bérézowski (Netivot Chalom, p.188) cite le Rambam qui dit que lorsqu’un Juif est attaché à Hachem, il profite d’une garde supérieure qui le protège de tout mal. Lorsqu’il interrompt son attachement à Hachem, il perd cette protection, et devient ainsi vulnérable à tout incident néfaste. Rav Bérézowski comprend le mot « Daat » comme « attachement, comme dans le verset (Beréchit 4, 1) : « Et Adam « connut » ‘Hava son épouse … ». Le malheur auquel il est arrivé, de tuer son prochain, vient de son manque « d’attachement » à Hachem qui lui a fait perdre la protection permanente. La réparation passe donc par le fait de se rapprocher des Leviim, empreints d’attachement profond à Hachem, ce qui lui restaurera ce lien qui s’était affaibli en lui. 

Rav Its’hak Ayzik Scherr (Leket Si’hot Moussar, p.365) souligne que la « guérison » de celui qui a tué par inadvertance passe par le retour à la conscience de la dimension de l’autre : « Et tu aimeras ton prochain comme toi-même », et de sa propre dimension d’être créé « beTsélem Elokim » (« à la « Forme » de son Créateur ») comme l’exprime le verset (Beréchit 5, 1) : « Ceci est le « Livre » des développements de l’Homme … » tel que l’explique la Guemara (Yerouchalmi Nedarim, 9, 4). Rav Scherr explique que le manque de précaution vient d’un manque de Torah. 

Nos Maitres soulignent à l’unanimité que la faute par inadvertance n’est pas excusable comme telle. Certes elle est d’un degré inférieur à l’action délibérée ; toutefois le manque de conscience est lui-même une faute comparable à la faute.  

Rav Scherr explique que ce défaut de précaution dans les actes est lui-même généralement la faute qui résulte d’un manque de Torah. Ce manque ne se limite pas à l’homicide, mais s’étend à toute notre activité.

La Paracha définit ainsi les paramètres de la « société » que doivent construire les Bené Israël en Erets Israël, et ceci est valable pour toutes les générations, et explique les décrets de Galout (Exil) que Hachem a pris à notre encontre.

Que l’enseignement de cette Paracha nous aide à réparer nos manques, et à mériter enfin la Gueoula (Délivrance) Ultime.