Parasha – 263 – Chla’h Lekha – 5786

בס »ד

La Paracha Chela’h rapporte un épisode particulièrement énigmatique de l’Histoire : la faute des Meraglim (les Explorateurs). 

Avec l’approbation de Hachem, Moché Rabénou envoie douze hommes pour « explorer » Erets Israël avant la conquête. 

Les explorateurs sont particulièrement sélectionnés et Hachem valide le choix de Moché Rabénou sur chacun d’eux (Midrach Bamidbar Rabah, 16, 4). Rachi souligne (Bamidbar 13, 3) que le terme « Anachim » (« Hommes ») qui les définit désigne partout dans la Torah des « hommes importants », Tsadikim.

Pourtant Ils reviendront de leur mission après quarante jours avec un rapport défavorable qui déclenchera un mouvement de panique chez les Bené Israël qui se rebelleront contre Moché et Aharon (14, 1-4), allant jusqu’à envisager de retourner en Egypte. 

Rachi qui se base sur la Guemara (Sota 35a) affirme que le verset (13, 26) : « ils allèrent, et ils vinrent … » établit un parallèle entre le départ et le retour des Meraglim pour souligner que dès leur départ ils étaient animés d’une intention négative. 

Comment comprendre que ces hommes d’un niveau spirituel si intense, certains étaient même supérieurs à Yehochou’a, le disciple de Moché Rabénou qui lui succèdera à la tête du Peuple de Hachem, (Ramban, qui explique que la liste est établie selon leur « grandeur », Yehochou’a ne figurant qu’à la cinquième place …), puissent changer instantanément au point de passer du statut de « Tsadikim » à celui de « Rechaïm » ?!

Cette question est encore accentuée par les paroles du Choul’han Aroukh (Ora’h ‘Haïm 580, 2, basé sur le Tour au nom du Bahag) qui cite le 17 Eloul comme jour de jeûne pour la mort des Meraglim ?! 

Le Maguen Avraham (2) commente en citant le Chela qui définit les Meraglim comme étant des Tsadikim. … Rav Chalom Chapira (HaMaor ChèbaTorah (p.94) explique que selon les paroles du Chela il faut considérer que la faute qui a entraîné leur punition, et le terrible décret des quarante ans d’errance dans le Désert, ainsi que toutes les Galouyot (Exils) et malheurs qui ont frappé notre Peuple à la date du retour des Meraglim n’ont pas totalement annulé leur grandeur de « Tsadikim » …

De plus, en amont de la faute des Meraglim, se manifeste la faute des Bené Israël eux-mêmes qui ont demandé à envoyer des explorateurs avant d’entrer dans le Pays que Hachem leur donne …

Ces éléments accentuent l’énigme que constitue cet épisode tragique de notre Histoire.

Toutefois, l’essentiel restera pour nous, non de comprendre le fait « historique », mais de percevoir l’enseignement pratique qui doit en découler pour nous-mêmes ! La Torah n’est pas un « Livre d’histoire », mais un Guide pour l’existence individuelle et collective !

Rav Dessler consacre un chapitre (Mikhtav MeEliahou I, p.187) à l’étude de l‘équilibre à donner entre le Bita’hon (la Confiance en Hachem) et la Hichtadlout (l’effort personnel). Il centre son analyse sur l’épisode des Meraglim. Il souligne que la Hichtadlout n’est pas un besoin d’efficacité, car tout est accompli en réalité par Hachem. La Hichtadlout n’est nécessaire que suite à la faute d’Adam Harichone, et ne sert que d’épreuve pour l’Homme afin de surmonter les apparences de fonctionnement naturel du Monde. Pour atteindre ce but, une Hichtadlout minimum suffirait, et tout ce qu’un homme ajoute ne vient que de l’impression d’un monde régi par la nature. 

Rav Dessler explique d’abord la faute des Bené Israël, qui pensaient viser dans leur demande un objectif de Kiddouch Hachem (« Sanctification du Nom de Hachem ») en révélant les cachettes des trésors des Cananéens (p.191). Mais en réalité cet argument voilait une faille légère dans leur Bita’hon et une tendance imperceptible vers la Hichtadlout. Rav Dessler souligne que les Bené Israël qui vivaient depuis la Sortie d’Egypte dans un Monde régenté exclusivement par les Nissim (Miracles) manifestes n’auraient pas dû faire appel du tout à la moindre Hichtadlout. Leur démarche dénotait ainsi un recul de leur Bita’hon. Moché Rabénou agréa leur demande, selon leur niveau actuel d’affaiblissement. 

Rav Dessler cite le Ramban qui dit qu’ils auraient dû suivre le Anan (la Nuée qui les guidait) sans soulever la moindre question. Il rapporte encore l’explication du Maharal qui dit que la faute des Meraglim eux-mêmes découlait de l’influence du « mandant » (les Bené Israël) dans la démarche du « mandataire » (les Meraglim). La faute des Bené Israël s’est communiquée aux Meraglim. 

Rav Dessler conclut que le « mensonge » des élans profonds « inconscients » de l’homme n’occulte jamais totalement la « vérité » essentielle, et chacun est à même de discerner la « vraie vérité » !

Rav David Powarski (Yichmerou Daat, p.216) fait une analyse précise des enjeux de la mission des Meraglim. Il attire notre attention sur le risque énorme que courraient les Meraglim d’être perçus par les Cananéens comme des espions et d’être tués sur place par les Cananéens. Il dit qu’au regard des risques encourus, leur dévouement à l’accomplissement de la mission se révèle sans réserve.

Toutefois une légère faille au plus profond d’eux-mêmes suffit à les faire basculer dans la faute.

Rav Powarski dit que les Meraglim ne pouvaient pas ignorer les risques aussi bien « moraux » que physiques, mais étaient confiants dans la protection que leur apporterait la mission de Mitsva. De fait, tout ce qu’ils décrivirent était exact, et seul le regard négatif qu’ils appliquaient à chaque élément était faussé par leurs « préjugés ». Par exemple, le fait que les notables des villes mourraient au moment du passage des Meraglim était voulu par Hachem afin de détourner l’attention de la population sur leur passage, les amena à considérer que la Terre était génératrice de difficultés vitales … et ainsi pour tout … 

Leur faute s’exprima (Ramban) par le mot « Efess » (« mais ») (13, 28) qui vint dévaloriser toutes les qualités du Paysen affirmant que sa population était invincible … Rav Powarski (p.221), cite Rabbi Yerou’ham Levovitz (Daat ‘Hokhma OuMoussar, I, 69) qui explique qu’il y a un contraste impressionnant entre les réactions des Meraglim face à cette épreuve, et la réaction de Ra’hav la prostituée cananéenne de Yeri’ho qui cacha les explorateurs de Yehochou’a, et devint Juive, Nevia (Prophétesse), et épousa Yehochou’a … Dès le premier moment de sa confrontation aux explorateurs de Yehochou’a, elle manifesta une conscience sans réserve de l’avenir d’Israël. Il cite que Rabbi Yerou’ham explique cette différence par l’opposition entre celui qui « germe », est « vivant », et celui qui « flétrit » au niveau spirituel. 

Sans en être conscients, les Meraglim avaient amorcé un mouvement de chute, tandis que Ra’hav ouvrait les yeux sur la réalité du Monde qu’elle avait ignoré jusque-là.

Rav Yaacov Neyman (Darké Moussar, p.187) cite Rachi (13, 2) : « Je leur ai dit qu’elle (la Terre) est bonne … par leur vie Je leur donnerai place à l’erreur dans les paroles des Meraglim … »Il s’étonne pourquoi mériteraient-ils d’être punis, s’ils sont dans l’erreur ?! 

Il répond qu’il y a divers degrés dans la Emouna :

– Pour comprendre que Hachem a créé le Monde, nul besoin d’une sagesse exceptionnelle ! Oser nier la Création est de l’ordre de l’absurdité !

– Le degré supérieur consiste à reconnaître que même l’action humaine n’est pas le résultat de ses capacités, mais relève intégralement de l’Intervention Divine.

– Il y a encore un degré plus élevé, où l’homme accepte même ce qui s’oppose à ce que son intellect lui dit. Rav Neyman remarque que la Emouna des Bené Israël à l’annonce de la Gueoula (Délivrance) en Egypte, ou après le passage de la Mer, n’est pas un « exploit » dans la mesure où ils n’avaient « qu’à gagner » dans cette Emouna. Par contre le Chir HaChirim (le « Cantique des Cantiques ») de Chlomo Hamelekh, qui décrit l’amour entre Israël et Hachem tout au long de la Galout (Exil), dans les souffrances, est la Emouna suprêmecontre la « logique » … C’est le niveau d’Avraham Avinou lors de la Mitsva de la Akéda (« sacrifice d’Its’hak ») qui allait à l’encontre des promesses de Hachem, et où Avraham ne posa pas la moindre question tant qu’il était dans le cours de l’action …Telle était l’épreuve face à laquelle les Bené Israël et les Meraglim ont failli !

Ce niveau de Emouna se retrouve dans un épisode de la Guemara (Taanit 5b) rapporté par Rachi (Beréchit 49, 33). Un Rav dit à un autre : « Yaacov Avinou n’est pas mort ! ». Son interlocuteur lui demande : « Est-ce en vain qu’on l’a pleuré, embaumé, enterré ?! ». Il lui répond de façon étonnante « j’analyse un verset … », et donc ce que les gens ont fait lors de sa « disparition » n’est qu’imagination de leur part, alors qu’il était encore en vie … 

Rav Chalom Schwadron commente cette Guemara (Lev Chalom, Beréchit p.453) de la façon suivante :

A nos yeux, ce que nous percevons par nos sens est la « réalité », face à ce que représenterait un « témoignage », comme par exemple deux témoins qui attestent de la mort d’un homme, ce qui fait de son épouse une veuve libre à se remarier. Puis le mari « revient » ! Il est clair que cette réalité « pulvérise » le témoignage ! 

Ainsi, à nos yeux, ce que nous « voyons » est « réalité », et la Torah est seulement un « témoignage » … 

C’est ce que le second Rav a objecté au premier. Celui-ci lui répond que le verset « est » la réalité, le « témoignage » de nos yeux n’étant rien de plus qu’un « témoignage » avec l’aléa sur sa validité … 

Rav Schwadron ajoute que le second Rav ne contestait pas ce fait, mais objectait du texte de la Torah qui décrit les opérations accomplies lors de la « disparition » de Yaacov Avinou, leur donnant ainsi une valeur de Torah et donc de réalité. A cela son interlocuteur répondit que la Torah n’exprimait par ces termes que la « réalité subjective » des hommes autour de Yaacov, ce qui ne contredit pas la source de laquelle il a déduit que Yaacov n’était pas réellement mort …

C’est à un tel niveau de Emouna que se situait l’épreuve des Bené Israël et des Meraglim. 

Et tel est l’enseignement que nous prodigue la Torah par le récit de cet épisode. Même si nous sommes loin de tels niveaux de Emouna, il est indispensable de savoir que tel est l’objectif que nous dicte la Torah …