Parasha – 266 – Balak – 5786

בס »ד

La Paracha Balak est centrée sur le personnage de Bil’am qui fut un « Navi » (Prophète) parmi les nations, à propos duquel nos ‘Hakhamim disent qu’il avait reçu un degré de Nevoua (Prophétie) « comparable à celui de Moché Rabénou »… (Sifré, Devarim, Vezot Habereakha, 39). 

Le même Midrach souligne les différences fondamentales entre leurs Nevouot, mais il n’en reste pas moins l’image d’un personnage énigmatique … 

Les Berakhot que Hachem contraignit Bil’am à exprimer pour Israël, à la place des Kelalot (Malédictions) qu’il cherchait à déverser, sont elles-mêmes un sujet d’analyse en soi. 

Toutefois, un « détail » annexe de cet épisode mérite de retenir notre attention : la « prise de parole » de l’ânesse de Bil’am ! 

Après que Bil’am ait reçu par deux fois l’invitation du roi de Moav, Balak, à venir maudire les Bené Israël, dans le but d’assurer la sécurité de Moav, Bil’am accepta la « mission », et se mit en route, malgré les mises en garde de Hachem contre cette démarche (Bamidbar, 22, 5-21). 

Suite à cette initiative de Bil’am, Hachem envoya par trois fois un Mal’akh (« Ange ») s’interposer sur la route de l’ânesse, pour l’amener à se dérober de sa tâche (22, 22-27). 

La première fois, l’ânesse dévie, la seconde fois, elle presse la jambe de Bil’am contre un mur, et enfin la troisième fois, elle s’affaisse sur place, n’ayant aucun espace de mouvement à droite ou à gauche. 

Bil’am manifeste son impatience croissante, allant jusqu’à frapper son ânesse avec un bâton. 

C’est à ce moment que survient l’évènement extraordinaire de la « prise de parole » de l’ânesse ! (22, 28). 

Commence alors un « dialogue » surprenant entre Bil’am et son ânesse (28-30), qui marquera l’Histoire de l’Humanité à jamais ! La première et dernière fois qu’un animal parla !

Cet épisode soulève une double question : Pourquoi était-il indispensable de donner la parole à un animal ?! Et pourquoi un personnage aussi contestable que Bil’am, dont les ‘Hakhamim soulignent les pulsions les plus répugnantes, a-t-il « mérité » d’être la cause d’une telle manifestation de la Toute-puissance de Hachem ?!

Cet évènement est souligné dans la Michna (Avot 5, 8) parmi les dix choses que Hachem a créées à la fin du sixième jour de la Création, dans le crépuscule de l’entrée du Chabat. La totalité des choses énumérées dans cette Michna concerne des éléments décisifs dans l’Histoire qui nécessitaient une entorse aux lois de la nature. C’est pourquoi ces éléments ont été « insérés » dans la Création à la jointure du Chabat qui représente le fonctionnement « surnaturel » du Monde. 

Rav Its’hak Zeev Yadler (Tiférèt Tsion) explique que la « bouche » de l’ânesse créée au moment de la Création ne désigne pas celle de l’ânesse première qui aurait alors bénéficié d’une longévité exceptionnelle, mais de l’aptitude d’une de ses descendantes, celle de Bil’am, à parler. (Inutile, donc, de chercher à communiquer avec celles que nous côtoyons …). 

Pour expliquer la nécessité de ce Ness, Rav Yadler rapporte le Zohar ‘Hadach qui développe que Hachem a amené les Berakhot de cette Paracha, dont le Peuple d’Israël bénéficie dans ce monde, par la bouche de Bil’am car les Berakhot exprimées directement par Hachem, ou par les Avot (Patriarches) ou Moché Rabénou, ne peuvent s’appliquer que dans une situation de Direction manifeste du Monde par Hachem. Seules les Berakhot d’un niveau inférieur, de Bil’am, trouvent leur place dans le fonctionnement présent de l’Histoire.

Toutefois, pour préparer Bil’am à cette « fonction », il fallait qu’il en arrive à prendre conscience que sa propre parole dépendait de l’Intervention Divine. En montrant à Bil’am que Hachem dotait l’animal de la parole, Hachem apprit symétriquement à Bil’am que sa propre capacité dépendait intégralement de Sa Volonté. 

Dans son commentaire sur la Torah, Rav Yadler souligne que, pour devenir le canal de transmission de la Berakha de Hachem aux Bené Isarël, Bil’am nécessitait un Ness (Miracle), car il ‘n’appartenait pas au fonctionnement « naturel » du Monde qu’une parole de Kedoucha passe par un être éloigné de la Kedoucha. 

Rachi ajoute qu’alors qu’Avraham approchait de l’endroit de la Akédat Its’hak (la « Ligature » de Its’hak sur l’Autel), les accompagnateurs d’Avraham ne virent pas la nuée signalant l’endroit, et Avraham leur signifia de rester pour l’attendre « avec l’âne ». Rachi explique qu’ils étaient comparables en cela à l’âne qui n’avait pas accès aux perceptions spirituelles … 

Par la première étape d’ouvrir la bouche de l’ânesse Hachem prépara le Ness de l’accès à la parole de Kedoucha de Bil’am.

Rav Chimchon Raphaël Hirsch explique cette Michna : l’aptitude temporaire dont l’animal fut doté était destinée à rabaisser et « encadrer » l’être humain » (Bil’am), et sa Nevoua élevée, au moment où il était la proie de ses pulsions inférieures et de son orgueil, pensant avec prétention exploiter sa capacité de parole pour maudire un peuple … 

Dans son commentaire sur le verset, Rav Hirsch explique que Hachem préparait ainsi Bil’am à ce qui lui arriverait, que Hachem placerait de même Sa Parole dans la bouche de Bil’am.

Ces explications se retrouvent unanimement dans les commentaires de nos Maitres (Ramban, Keli Yakar, etc.), avec des variantes, et ont leur source dans le Midrach (Bamidbar Rabah, 20, 12). 

Rav David Powarski (Yichmerou Daat, p.241) ajoute (basé sur le commentaire de Sforno) que l’objectif de ce Ness était d’amener Bil’am à faire Techouva, afin qu’il ne sombre pas dans la faute. Dans Sa bonté Hachem veut épargner même la perte d’un tel personnage …

Rav Zalman Sorotskin (Oznaïm LaTorah, p.269) analyse abondamment ce verset. Il cite diverses remarques :

– Le Zohar HaKadoch souligne qu’il n’y avait rien de particulièrement remarquable dans les paroles de l’ânesseAussi, à quelle fin Hachem a-t-Il jugé bon d’ouvrir la bouche de l’ânesse pour si peu ?!

– Rav Sorotskin ajoute : pourquoi Hachem a-t-Il créé cette aptitude déjà depuis la veille du Chabat de la Création pour que l’ânesse dise des choses que le Mal’akh (« Ange ») pouvait tout aussi bien dire ?!

Rav Sorotskin propose à cela plusieurs réponses :

– Par ces avertissements répétés, Hachem faisait allusion à Bil’am qu’il n’aurait pas la capacité de maudire,quoiqu’il pensât être maitre de sa bouche. En lui montrant que la parole est un don de Hachem qu’Il donne à Son gré même à un animal, Hachem lui signifie qu’Il peut retirer selon Son Vouloir la parole à l’Homme.

– Si les remontrances avaient été adressées à Bil’am par le Mal’akh, les Princes de Moav n’auraient pas eu l’occasion d’entendre les inepties que Bil’am proféra face à son ânesse (verset 29). En soulignant qu’il lui aurait fallu une épée pour tuer son ânesse, il se ridiculisa face aux princes de Moav : « il veut anéantir un peuple entier par la parole, et pour tuer l’animal il a besoin d’une épée !! ».

– De plus, en soulignant qu’elle était son ânesse attitrée, l’ânesse réfutait la prétention de Bil’am d’avoir laissé son cheval au pâturage … (Rachi verset 30)

– En faisant allusion à son rôle de « compagne » (Guemara Sanhédrin 105b), l’ânesse abaissait Bil’am aux yeux des Princes qui ne pouvaient plus lui accorder le moindre crédit à ce que sa bénédiction en soit une, et de même pour sa malédiction …

– Bil’am qui se vantait de connaitre la Volonté Divine, montrait ainsi que même les réactions de son ânesse lui échappaient …

– Enfin, les paroles de l’ânesse, qui ne témoignaient d’aucune intelligence particulière, offraient un enseignement précieux pour l’humanité. On serait tenté de croire que, tout comme nous trouvons des aptitudes exceptionnelles aux animaux dans divers domaines (la vue, le flair, l’anticipation des catastrophes naturelles, ou de la pluie etc. …), si les animaux pouvaient parler, ils exprimeraient une sagesse profonde. La seule et unique fois où un animal a parlé, ici, apprend aux hommes que les animaux « sont bêtes » …

Rav Tsvi Hirsch Ferber (Kerem Hatsvi, p.201) dit relativement au Ness de la parole de l’ânesse qu’il fit remarquer lui-même à un mécréant qui ouvrait la bouche contre la Torah et ceux qui l’étudient que jadis il y avait eu un âne qui avait parlé comme un homme, et que maintenant, il se trouvait malheureusement des hommes qui parlent comme des ânes …

Ainsi, cet épisode est riche en enseignements, tant sur le fonctionnement de la Création à tous les niveaux qu’en ce qui concerne les illusions de l’Homme de maitriser ses propres fonctions …