Parasha – 254 – Chemini – 5786

בס »ד

La première partie de la Paracha Chemini est consacrée à l’apogée de l’entrée en fonction du Michkan(Tabernacle) et de Aharon et ses fils les Cohanim (Vayikra 9, 1-10, 20). 

Les évènements qui y sont décrits ont évidemment une portée éternelle, comme tous les faits qui sont rapportés dans la Torah ! 

La Torah n’est pas un « livre d’histoire » pour citer des péripéties passées qui n’ont pas d’impact sur l’ensemble des générations. Le Michkan n’est pas un « simple » Beth Haknesset (Synagogue). Le Michkan est le point de rencontre du Peuple d’Israël avec Hachem. 

La seconde partie de notre Paracha semble « basculer » dans des considérations plus « prosaïques », avec les règles concernant les animaux cachère (aptes à la consommation) ou non, et la Touma (impureté) contractée au contact des cadavres animaux (11, 1-47). 

La transition entre les deux parties de la Paracha semble nous faire chuter brutalement des plus hautes sphères spirituelles à des règlementations très « ordinaires » ?!

Rav Chimchon Raphaël Hirsch (11, 1) répond à cette interrogation et explique que le chapitre précédent relatif au Michkan est étroitement lié aux règles des aliments interdits qui sont traitées ici. Nous voyons là-bas (10, 1-5) l’exemple du fait que des hommes (Nadav et Avihou, les fils d’Aharon) aptes à la fonction de Cohen, qui s’élève au plus haut du contact avec Hachem dans la Avoda (Service) dans le Michkan, peuvent chuter dans l’erreur, au point d’être passibles de mort par intervention Divine, pour avoir suivi leur émotion profonde dans l’approche à la Avoda, sans attendre la Parole Divine. 

C’est pourquoi, suite à cet évènement, vient la Halakha (règle) (10, 8-11) qui prescrit aux Cohanim de s’abstenir de consommer du vin à chaque fois qu’ils sont appelés à servir dans le Mikdach (le Temple) ou à trancher une question de Halakha, car le vin trouble l’esprit et cause un émoi à l’homme. 

Le chapitre précédent est complété par la notion de « sanctification » de l’existence issue du Mikdach, qui se manifeste par la consommation des Korbanot (Offrandes) par les Cohanim dans le Mikdach, qui achève la réparation des fautes opérée par les Korbanot (10, 12-15). 

Rav Hirsch conclut que ces enseignements nous préparent à comprendre que la concrétisation de notre destin spirituel et moral, d’être une « Nation de Cohanim et un Peuple « saint », dépend dans une mesure non négligeable de la nourriture que nous consommons. 

Rav Hirsch remarque que dès le début de ce nouveau chapitre la Torah souligne l’importance accordée aux règles des aliments interdits (11, 1). Le fait que ces règles soient transmises conjointement par Moché et Aharon témoigne de leur importance. 

Seules des Halakhot fondamentales comme la fixation du calendrier basé sur le cycle lunaire, et le Korban Pessa’h (Chemot 12, 1 et 43), ainsi que les règles relatives aux causes de Touma liées au corps (les « Plaies », les écoulements génitaux ; Vayikra 13, 1 ; 14, 33 ; 15, 1), particulièrement proches des règles des aliments interdits ont été communiquées de cette manière. 

La complémentarité de Moché Rabénou, qui communique l’influence de la Torah sur l’esprit et la connaissance, et d’Aharon qui s’adresse à la personne profonde et à la volonté (par son « rôle » d’exemple de la Avoda à Hachem dans le service du Mikdach), dépend de ce que le Peuple respecte ces règles qui prolongent dans l’existence « ordinaire » la dimension de Kedoucha (« Sainteté ») issue du Mikdach. 

Les Parachiot qui suivent, Chemini, Tazria, Metsora et A’haré Mot préparent la Paracha de « Kedochim Tihyou » (Soyez « saints ») qui est l’apogée de la mission d’Israël. 

Rav Moché Ye’hiel Epstein (Beér Moché, p. 157) rapporte les paroles du Maharal (Tiférèt Israël, chapitre 8) qui souligne que les règles des aliments interdits ne peuvent en aucun cas être assimilées à des notions « naturelles ». Dans ce domaine, chaque élément, chaque détail émane de la Sagesse Divine, et pour l’Homme, c’est complètement un Décret Divin. L’Homme qui possède une âme attachée au « Divin », qui se lie au corps matériel par les Mitsvot de la Sagesse Divine, s’attache à Hachem par l’accomplissement de ces Mitsvot, bien qu’il n’en comprenne pas le sens. Toute la Torah est pour nous « Décret Divin » !

Rav Tsvi Chraga Grossbard (Daat Chraga, pp. 40-46) développe abondamment ces notions. Il souligne que l’accomplissement de l’Homme, et en particulier d’Israël, ne peut passer que par le respect des règles d’action. Il rapporte les propos de Rabbi Yerou’ham Levovitz qui souligne la différence fondamentale entre l’étude de la Torah et celle des sciences humaines. Alors que les étudiants des nations ont un comportement licencieux qui n’entrave pas leurs études, l’étude de la Torah est incompatible avec de tels agissements. Rabbi Yerou’ham compare cela à la différence entre l’Homme qui est affecté par la consommation d’un aliment avarié qui ne causera aucun trouble à un être vivant ordinaire. 

L’étude de la Torah doit influer sur la personne et cela n’est possible que dans des conditions de Kedoucha(« Sainteté »). Rav Grossbard ajoute, en commentant le verset (11, 47) « pour distinguer entre l’impur et le pur, entre l’animal consommable et l’animal qui ne doit pas être consommé ». Rachi rapporte que la distinction abordée ici n’est pas au niveau « grossier » des espèces permises ou interdites, mais au niveau « fin » de la différence qui ne tient qu’à « un fil » entre la Che’hita « efficace » sur la majeure partie des conduits, et la Che’hita impropre qui n’a tranché exactement que la moitié des conduits ! Rav Grossbard conclut que tout l’accomplissement de la Torah dépend de conditions infimes de « l’épaisseur d’un cheveu » !

Rav ‘Haïm Chmoulewitz (Si’hot Moussar Nikhbadout) remarque que c’est le sens du verset qui ponctue ces interdictions en disant : « Car Je suis Hachem Qui vous ait fait monter du Pays d’Egypte, pour être pour vous Elokhim (Dieu) ; Vous serez Kedochim (« saints ») car Je suis Kadoch ! » (11, 45). C’est la grandeur spirituelle des Bené Israël qui cause leur « sensibilité » aux aliments néfastes. Les peuples qui n’ont pas accédé à cette grandeur ne sont pas affectés par ces aliments. 

Rav Dessler (Mikhtav MeEliahou III, p.186) cite Rav Sim’ha Zissel de Kelm qui explique ce verset sous un angle différent : ce n’est qu’une fois sortis d’Egypte, libérés de l’influence de cet environnement polluant, que les Bené Israël ont pu recevoir ces règles alimentaires exigeantes.  

Rav Chalom Noa’h Bérézowski (Netivot Chalom, p. 45) analyse le verset qui ponctue ces lois : « Car Je suis Hachem votre Dieu, et vous vous sanctifierez et vous serez Kedochim car Je suis Kadoch ; et vous ne rendrez pas impures vos personnes à tout rampant qui grouille sur la Terre » (11, 44). Ce verset relie les interdits alimentaires à la Kedoucha et à la proximité à Hachem. 

Rav Bérézowski explique que l’ensemble de la Torah et des 613 Mitsvot a pour but d’amener le Juif à la proximité à Hachem. Dans un second paragraphe (p.47), le Netivot Chalom rapporte que dans la majorité des années, la Paracha Chemini est lue pendant la période du Omer, qui mène de Pessa’h à Chavouot, au Don de la Torah. Cette Paracha participe, ainsi que les Parachiot suivantes lues dans cette période, à la préparation indispensable pour se purifier de toute Touma (Impureté) pour nous préparer à recevoir la Torah. 

Nous voyons ici l’intégration parfaite entre les règles « techniques » de la Torah comme les lois alimentaires, et les aspirations à l’élévation la plus grande menant au contact avec Hachem

De tous temps, la « réduction » des lois de la Torah à une pratique « sèche » sans dimension spirituelle profonde a provoqué des mouvements de rejet. A l’opposé des mouvements d’assimilation simple à l’environnement non-juif, à des fins de permissivité, qui vise à « l’allègement » des règles pratiques du Judaïsme, des élans philosophiques ou mystiques ont abouti également, quoi que de façon différente, à la dévalorisation de la pratique des Mitsvot. 

Du temps du Rachba (premier siècle de ce sixième millénaire), apparut une « Ecole Provençale » qui réduisait l’approche de la Torah à une symbolique où même les faits « historiques » comme l’existence des Avot (Patriarches) des Imahot (« Mères »), des Chevatim (Fils de Yaacov, ancêtres des douze Tribus) était réduite à une symbolique des principes fondamentaux de la nature… 

Le Rachba dut combattre avec force cette déviation des valeurs de la Torah.

Plus récemment, il y a 250 ans, aux débuts de l’essor du mouvement de la ‘Hassidout, germa une secte qui poussa la valorisation de la Cavana (l’intention investie dans l’accomplissement des Mitsvot), qui était un élément fondamental des élans de régénération de la pratique des Mitsvot à la base de la ‘Hassidout,   jusqu’à nier la nécessité de la concrétisation au profit de la Cavana seule. Les Grands Maîtres du mouvement ‘Hassidique, en particulier le Baal HaTania, s’empressèrent de condamner cette démarche et d’en éloigner vigoureusement leurs ‘Hassidim. Là encore une aspiration mystique menaçait le sens-même de la Torah

Rav Yaacov Lipchitz (Zikhron Yaacov I, p. 13) compare ces ‘Hassidé « Talk » (תל »ק représente dans la valeur numérique des lettres le nombre 530, de l’année 5530 où ce mouvement apparut) aux déviants « provençaux » de l’époque du Rachba. 

De tels pièges se répètent d’époque en époque, visant à « déréférencer » le respect strict des règles du Choul’han Aroukh, ainsi que l’étude de l’essentiel de la Torah, au nom d’une recherche de raviver l’enthousiasme et la joie dans la vie de Torah, au profit d’un ésotérisme d’une sorte ou d’une autre. 

La lecture approfondie de cette Paracha et des suivantes doit nous protéger contre ces tendances dévastatrices, et nous ramener au juste équilibre entre la pratique et les aspirations profondes qui doivent l’accompagner, et nous apporter ainsi les outils de préparation à Chavouot tout au long de la période du Omer.