Parasha – 239 – Vaye’hi – 5786

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La Paracha Vaye’hi accompagnel’apogée de l’existence de Yaacov Avinou, et nous fait part du dernier « message » qu’il exprime à ses fils (Beréchit 49, 1-33).

Certes, chaque père souhaite laisser à ses fils une orientation pour l’avenirde sa descendance, afin d’assurer la continuité du sens qu’il a donné à l’existence. Toutefois le cas de Yaacov n’est comparable à nul autre, dans la mesure où il transmet à ses fils la responsabilité de l’édification du Peuple de Hachem pour toutes les générations à venir, jusqu’à l’aboutissement de l’Histoire de la Création. Aussi les facettes de son « testament » ont-elles un impact particulier sur nous. Il ne s’agit pas ici d’une « péripétie familiale »de plus, mais des bases de toute notre approche de la vie, collectivement et individuellement.

 La Torah nous dit : « Yaacov appela ses fils et dit : rassemblez-vous et je vous exprimerai ce qui vous arrivera à la fin des temps ! Réunissez-vous et écoutez, fils de Yaacov ! Et écoutez Israël votre père ! » (49, 1). Et immédiatement, Yaacov Avinou passe à un sujet « différent » en attribuant à chacun de ses fils une Berakha spécifique (49, 3-27), apparemment sans rapport avecla révélation annoncée !

Rachi (49, 1) explique que Yaacov Avinou avait effectivement eu l’intention de « dévoiler » la fin (des temps), et quela Chekhina (Présence de Hachem) se retira alors de lui, aussi il commença à exprimerdes choses différentes.

Il semble de prime abord que la suite du message de Yaacov Avinou à ses fils était sans rapport avec ce qu’il avait voululeur révéler. Si tel était le cas, que vient nous apprendre la Torah en mentionnant une intention qui ne s’est pas concrétisée ?! La Torah ne raconte pas d’anecdotes sans réalité !

De plus que signifie que Yaacov « passa à autre chose » ? S’il lui était impossible de concrétiser son projet de révéler une chose précise, devait-il pour autant « meubler » la rencontre en parlant d’autre chose sans rapport ?!

Enfin quel est le sens de : « dévoiler la fin » ?

S’agirait-il, comme nous pensons naïvement de nous annoncer « la date » de la venue du Machia’h ?!

Les ‘Hakhamim ont dit : « Que s’échappe le souffle de ceux qui calculent les fins, car ils disent, dès lors que la « fin » est arrivée, et que le Machia’h n’est pas venu : « il ne viendra plus ». Mais attends le … ! » (Guemara Sanhédrin 97b). Comment comprendre, alors, l’intention de Yaacov Avinou ?!

De plus, le Midrach (Beréchit Rabah, 98, 3) explique ainsi les mots : « Et écoutez Israël votre père ! » : « Au moment où Yaacov Avinou quitta le monde, il appela ses douze fils et leur dit : « Et écoutez Israël qui est dans le Ciel, votre Père ! » ; peut-être y a-t-il dans votre cœur une réticence face à Hachem ?! Ils lui dirent : « Chema Israël Avinou … »,  » Ecoute Israël notre père : de même qu’il n’y a pas dans ton cœur de réticence face à Hachem, de même il n’y a pas dans notre cœur de réticence ! Mais « Hachem notre Dieu, Hachem est Un ! ». Et lui aussi exprima avec ses lèvres : « Béni soit le Nom de Gloire de Sa Royauté à tout jamais ! ».

Le Midrach conclut que c’est de là que les Bené Israël disent matin et soir chaque jour « Chema Israël ! », Ecoute Israël notre Père depuis la grotte de Makhpéla ! cette chose que tu nous as ordonnée existe toujours en nous, Hachem notre Dieu, Hachem est Un ! ».

Quel est le message de ce Midrach ? Quelle était la nature de l’inquiétude exprimée par Yaacov Avinou ? Et en quoi consiste la réponse que lui firent ses fils ? Et en quoi notre proclamation matin et soir « Chema Israël, Hachem Elokénou, Hachem E’had ! » s’adresse-t-elle à notre père « Israël » qui est dans la grotte de Makhpéla ?!

Et quel est le lien entre ces paroles et le reste du contexte, le souhait de Yaacov Avinou de « révéler la fin des temps », et les Berakhot qu’il a finalement adressées à chacun de ses fils ?!

Rav Zalman Sorotskin (HaDéa VehaDibour, II, 6) développe l’analyse de la notion de « nationalité ».

Il en explore les paramètres selon les peuples pour finir par analyser notre « nationalité » de Peuple Juif.

En quoi pouvons-nous être considérés comme une « entité nationale », alors que les critères d’unité qui fondent les diverses nations ne se retrouvent pas chez nous : ni un territoire commun, ni des intérêts partagés ne nous lient !  

Rav Sorotskin conclut que seule la reconnaissance profonde de l’Unicité de Hachem est le fondement d’une unité entre nous.

Lorsqu’au seuil de quitter ce monde, Yaacov Avinou chercha un facteur de convergence qui puisse faire de ses fils une entité, il considéra, comme l’expriment les Berakhot adressées à chacun d’entre eux, une disparité telle que rien dans leurs natures respectives n’était destiné à forger une « Nation » !

Le facteur unificateur qu’il trouva alors se situaitdans la reconnaissance profonde de Hachem qui habitait leur cœur ! C’est pourquoi, face à leur diversité, il exprima d’abord son inquiétude sur une éventuelle réticence, si infime soit-elle, face à Hachem, et ne fut rassuré que lorsqu’ils s’écrièrent ensemble d’un même élan : « Chema Israël ! ».

Rav Sorotskin poursuit avec l’analyse de l’Histoire pour montrer qu’effectivement seul le lien avec Hachem fond le Peuple Juif en une entité. Et chaque fois que cette Emouna s’est affaiblieface aux circonstances de l’Histoire, l’unité d’Israël a « volé en éclats ».

Depuis la destruction du Beth HaMikdach, nous prions pour la Gueoula (Délivrance). Nos ‘Hakhamim ont institué d’associer la Berakha relative à la Gueoula (Gaal Israël) au Chema, au point qu’il est interdit de s’interrompre de quelque façon entre les deux. Car effectivement la Gueoula tant attendue est le résultat direct de notre unité qui tient elle-même à notre Emouna dans le Dieu Unique et l’accomplissement de Ses Mitsvot !

Rav Sorotskin a vécu personnellement les débuts du sentiment national qui s’exprimait dans la fondation de l’Etat d’Israël. Toutefois il constatait déjà la catastrophe d’un nationalisme détaché de la Torah, à la façon des mouvements « progressistes » dans les nations qui ont séparé la nation de ses racines religieuses, faisant des « croyances » une affaire privée, exclue de l’espace public. Or, ce qui est permis aux peuples dont l’unité est fondée sur les intérêts communs est totalement inapplicable à Israël dont la seule valeur commune ne peut être que « Chema Israël » ! (Ajoutons que la réalité politique actuelle dans l’Etat d’Israël, avec ses tensions exacerbées plus que dans aucun pays « civilisé », montre la justesse de l’analyse de Rav Sorotskin il y a plus d’un demi-siècle …).

Rav Chimchon Raphaël Hirsch (Beréchit 49, 1-2) souligne pareillement la préoccupation de Yaacov au seuil de quitter ce monde, et sa constatation des différences profondes qui distinguaient ses fils. C’est pourquoi il leur rappela la nécessité absolue de s’unir dans la soumission sans réserve aux Mitsvot de Hachem.

Rav Guedalya Schorr (Or Guedalyahou, p.73) se penche sur les paroles de Rachi (47, 28) qui explique que la Paracha est « occultée » (par le fait de ne pas être séparée de la précédente par le moindre espace dans le Sefer Torah) car « Yaacov voulut dévoiler « la fin » à ses fils, et cela lui fut occulté ». Il explique que ces paroles de Rachi fond allusion au Midrach cité par Rachi (49, 1). 

Rav Schorr soulève la question : si Yaacov n’a finalement pas dévoilé « la fin », alors pourquoi la Torah nous mentionne-t-elle un fait qui semblen’avoir aucune incidence ?!

Il rapporte qu’en réalité cette question est abordée dans le Zohar HaKadoch qui répond qu’en vérité Yaacov a effectivement révélé ce qu’il était nécessaire de révéler en partie de façon ouverte, et en partie de façon voilée. Cette explication reste nébuleuse, et Rav Schorr s’emploie à la développer dans un sens « simple ». Il explique qu’il ne s’agit évidemment pas de dévoiler « la date » de la Gueoula, mais de dévoiler comment même dans la Galout (Exil) il sera possible aux Bené Israël de vivre avec la révélation de « la fin » !

C’est-à-dire que la Galout n’est qu’un voile superficiel, dans lequel est enfouie une grande lumière.

L’homme peut s’attacher à l’intériorité de la chose, et percevoir cette lumière. Alors il n’y a plus pour lui de Galout du tout !

C’est ce que vécut Yaacov Avinou pendant les 17 dernières années de sa vie, en Egypte. C’est cette dimension que Yaacov Avinou voulait révéler à ses fils. Toutefois Hachem ne le lui permit pas, car alors il n’y aurait plus eu de Galout du tout, ce qui ne correspondait pas au projet de Hachem.

Rav Schorr cite le Sfat Emet (année 5639) qui explique que dans la Galout, l’essentiel est la Emouna, c’est-à-dire la confiance sans perception claire des faits. C’est par cette Emouna que l‘on peut atteindre la révélation de la réalité profonde.

Les Chevatim (les fils de Yaacov Avinou) dirent à leur père que tout comme il percevait clairement la Présence de Hachem dans les moindres évènements, eux également la percevaient par la Emouna.

Rav ‘Haïm Friedlander (Sifté ‘Haïm, Beréchit, p.501) explique que Hachem veut que nous Le « servions » du sein mêmedes difficultés et de l’obscurité de la Galout. Il rapporte (p.503) au nom de Rabbi Moché ‘Haïm Luzzato qu’il n’y a pas de changement dans la »conduite du Monde » par Hachem. Il n’y a pas de période « dure » et de période « favorable ».  C’est à partir des difficultés elles-mêmes quevient la Gueoula. Les ténèbres de la Galout sont l’outil par lequel nous devons dévoiler l’Unicité de Hachem.

Rav Friedlander rapporte de son Maître Rav Dessler, que le Tsadik comprend de l’obscurité de la Galout même comment tout est pour le bien. C’est ce qui amène au Kiddouch Hachem (la « Sanctification » du Nom de Hachem).

Rabbi Yerou’ham Levovitz (Daat ‘Hokhma OuMoussar, I, 4) explique que c’est à partie de la détresse qu’émerge la Délivrance.

L’essentiel est la Délivrance que Hachem nous prépare, et la détresse n’est que le moyen de la préparer. C’est pourquoi le Tsadik n’appelle pas la détresse « détresse », puisqu’il la perçoit d’emblée comme un élément de la Délivrance.

C’est ainsi que, conformément au souhait de notre ancêtre Yaacov, tous les éléments de notre Paracha concordent et convergent vers la Gueoula que nous ne mériterons que par l’effort d’unité autour de notre proclamation : שמע ישראל !