Parasha – 154 Nasso 5784

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La Paracha Nasso commence en complétant les règles relatives à la Avoda (Service) des Leviim dans le déplacement du Michkan (Tabernacle) (Bamidbar 4, 21-49).  

Puis viennent les règles relatives à la Kedoucha (Sainteté) du Campement des Bené Israël, l’exclusion des hommes atteints des diverses sortes de Toum’a (souillure spirituelle) de certaines zones du Campement (5, 1-4), la réparation pour celui qui a nié une dette en appuyant sa dénégation d’un serment, et en particulier si la victime était un Guer (converti) qui n’a pas laissé après lui d’héritier (5, 5-8), la procédure appuyée sur une intervention Divine pour clarifier la situation d’une femme suspectée d’adultère (5, 11-31) et enfin les règles relatives au Nazir (l’homme qui a fait vœu de s’abstenir de tout produit proche du vin pendant une période) (6, 1-21). .

Ces règles semblent de prime abord sans lien ni fil conducteur.

Toutefois, Rav Chimchon Raphaël Hirsch explique qu’elles sont toutes reliées à la Kedoucha progressive des trois Campements du Peuple d’Israël :

Le Campement des Degalim (groupement des Chevatim-Tribus par trois aux quatre côtés d’un carré)

Le Campement des Leviim, les trois familles des Leviim sur trois côtés et Moché Aharon et ses descendants sur le quatrième côté

Et enfin le Campement de la Chekhina (le lieu de La Présence de Hachem) dans le Michkan, au centre de tous ces Campements.

Ainsi les trois passages du vol infligé au Guer, de la Sota (la femme suspectée d’adultère) et du Nazir correspondent à trois niveaux de Kedoucha successifs.

La fin de la Paracha est dédiée aux Korbanot (les Offrandes) des Nessiim (les Chefs de Tribus) pour l’entrée en fonction du Michkan (7, 1-88).

La Torah s’étend sur la participation de chaque Nassi, bien que leurs Korbanot étaient identiques, et auraient pu être cités globalement. La Avoda (Service de Hachem) de chacun, même encadrée par les mêmes règles, a une dimension spécifique qui échappe à l’apparente “standardisation” !

A la jointure entre les premiers passages de la Paracha, qui définissent les modalités de fonctionnement de la Communauté d’Israël dans sa Kedoucha, et le “démarrage” de ce fonctionnement avec la “mise en service” du Michkan, la Torah intercale la Berakha des Cohanim (6, 22-27).

Cette Berakha soulève de nombreuses questions :

Rav Chalom Noa’h Bérézovski (Netivot Chalom, p. 32) remarque, pour commencer, l’aspect incongru de la notion de Berakha : quel est le sens de la Berakha qui apporte à quelqu’un une chose à laquelle il n’avait pas “droit” par lui-même ?! (C’est-à-dire, s’il ne le mérite pas, pourquoi y aurait-il droit par l’effet de la Berakha ?!)

Rav Bérézovski ajoute le caractère étonnant du texte de la Berakha que les Cohanim prononcent en introduction à l’accomplissement de cette Mitsva “…Qui nous a sanctifiés de la Kedoucha d’Aharon, et nous a ordonné de “bénir” Son Peuple Israël avec Amour” !

Pourquoi cette Berakha diffère-t-elle des autres Berakhot d’introduction à l’accomplissement d’une Mitsva, où on dit “Qui nous a sanctifiés par Ses Mitsvot” ?!

Pourquoi se référer ici à la Kedoucha d’Aharon ?!

Et pourquoi mentionner “l’Amour” avec lequel cette Berakha doit être exprimée ?! Ce sentiment est effectivement une condition rédhibitoire de la Berakha, au point qu’un Cohen qui soit n’aimerait pas ses prochains, soit serait l’objet d’une réticence de leur part ne peut pas accomplir cette Mitsva. 

Mais pourquoi mentionner dans la Berakha d’introduction ce qui semble être seulement un détail d’application de la Mitsva ?!

Pour répondre à ces questions, Rav Bérézovski développe son explication :

Il souligne que Hachem a créé le Monde de telle sorte que tout l’ordre de la Création est articulé sur la relation entre “Machpiya et Mekabel” (celui qui influe, et celui qui reçoit).

Ce fait est manifeste dans la conception initiale de l’Homme, et des êtres vivants. 

Et même dans le fonctionnement des végétaux, la pluie et le soleil ont un rôle “d’influx”, tandis que la terre a le rôle de “Mekabel”, qui fait germer les plantes grâce à ces apports extérieurs.

Et le lien entre toutes les créatures se fait par la notion de “Ahava” (Amour).

[Il est utile à ce sujet de souligner que la société “hors Torah” qui nous entoure ne perçoit pas les échanges comme des actions de “don” mutuel, mais à l’opposé de “saisie” symétrique; chacun ne cherche qu’à abuser au maximum des autres en tirant le plus de profit possible, contre un apport personnel aussi réduit que possible ! C’est bien évidemment le résultat du “Râ” (le Mal) que Hachem a créé pour établir un “équilibre” face à la conscience de Sa Présence, afin de ménager à l’Homme un espace de Be’hira (“libre arbitre”) qui justifie le mérite de ses choix positifs …

Nous devons donc aborder les explications de Rav Bérézovski avec la conscience qu’il décrit le Monde tel “qu’il doit être” ! …]

Rav Bérézovski ajoute que cette relation est essentielle, non seulement de la réalité matérielle, mais également des acquis spirituels. L’homme ne peut accéder à aucune perception spirituelle sans “recevoir”. Et le lien entre celui qui “donne” et celui qui “reçoit” est la “Ahava”. C’est là la place de la Berakha, qui est un phénomène “au-dessus de la nature”, dans le sens où l’appel à un “don” de Hachem comme “Yevarèkhekha” (Que Hachem te bénisse …) sous-entend que cette Berakha n’est pas un fait constant ne nécessitant pas une intervention particulière de Hachem.

Rav Bérézovski remarque que la Berakha est déjà mentionnée relativement aux Avot (Patriarches) d’Avraham à Its’hak, d’Its’hak à Yaacov, et de Yaacov à ses fils. Il ajoute que c’est pour établir cette relation de “Ahava” réciproque que Its’hak dicte en préparation à la Berakha les préliminaires de la préparation d’un repas, et du rapprochement physique : “…approche toi et embrasse-moi, mon fils !” (Beréchit 27, 26).

De même que cette relation entre “Machpiya et Mekabel” est essentielle à tout le fonctionnement de la Création et de la Avodat (Service) Hachem, Hachem a établi une dimension de “Machpiya”.

Aharon le Cohen était “Ohèv Chalom verodèf Chalom, Ohèv èt habriot oumekarvan laTorah” (ilaimait le Chalom, et poursuivait le Chalom, aimait les “créatures” et les rapprochait de la Torah) (Michna Avot 1, 12). La Kedoucha d’Aharon réside dans sa qualité de “Ahava” (Amour) qui relie “Machpiya” et “Mekabel”. C’est donc “l’armature” de la Création qui se manifeste là dans la chaine ininterrompue de la Berakha.

Rav Bérézovski souligne que la place principale de la Berakha réside dans le domaine spirituel qui est l’essentiel de la raison de l’existence, le rapprochement vers Hachem.

Rav Chimchon Raphaël Hirsch analyse le passage de la Berakha des Cohanim dans le détail, soulignant chaque facette de cette notion extraordinaire. Il souligne que le Cohen ne gratifie pas la communauté de sa générosité de dispenser la Berakha : il ne fait qu’accomplir la Mitsva que Hachem lui a dictée, comme le reste de sa fonction dans le Michkan (le Tabernacle). De plus, le Cohen ne prononce la Berakha qu’après que le ‘Hazan (représentant de la communauté) la lui dicte, mot par mot. Le sens de cette démarche est clairement que Hachem ordonne à Son Peuple d’appeler la Berakha sur lui par l’intermédiaire du Cohen qui en est simplement “l’outil”. Le verset conclut : “Et ils placeront Mon Nom sur les Bené Israël, et Je les bénirai” (27) ! C’est Hachem Seul qui prodigue la Berakha ! C’est uniquement par l’attente de la Berakha de Hachem exprimée par : ” Et ils placeront Mon Nom sur les Bené Israël” que les Bené Israël méritent de la recevoir.

En ce qui concerne le sens de chacun des termes des trois versets de la Berakha, les explications abondent, tant dans les commentaires que dans les Midrachim.

Retenons deux démarches différentes, l’une, défendue (entre autres) par le Netivot Chalom, qui considère que chaque Berakha exprimée dans les versets possède deux niveaux d’application, matériel et spirituel. Cette approche a un appui dans le Midrach qui développe des sens matériels et spirituels pour le premier verset.

Une autre sorte de lecture (défendue entre autres par le Malbim et Rav Chimchon Raphaël Hirsch) définit une progression de la première Berakha : “Yevarèkhekha …” s’appliquant aux avantages matériels, au second verset “Yaér …” définissant les acquis spirituels. Puis le troisième verset vient, selon le Malbim, souligner le lien, la synthèse, entre le corps et la Nechama, tandis que Rav Chimchon Raphaël Hirsch voit là l’aspiration à la proximité avec Hachem. Dans un sens comme dans l’autre, il s’agit ‘une apogée de la Berakha qui aboutit à l’objectif de notre présence sur terre.

C’est ce que sanctionne la conclusion par le Chalom, qui est, non la “paix” des nations qui n’est que non-belligérance, mais la plénitude de l’harmonie entre les éléments de la Création de Hachem.

Rav Hirsch remarque que nous n’attendons pas du lien avec Hachem des “avantages” matériels ou spirituels, mais, au contraire, ces acquis n’ont d’autre intérêt que de nous préparer au contact profond avec Hachem, fruit de la troisième Berakha. Il relie de même les trois niveaux de la Berakha aux trois degrés de Kedoucha des trois Campements qui constituent l’essence de la Kedoucha d’Israël. La Berakha est ainsi l’apogée de la construction du Peuple de Hachem.

Le Netsiv (Haamek Davar, 6, 24) remarque le singulier du langage de la Berakha, et explique que la Berakha ne s’applique pas “uniformément” à tout Israël, mais individuellement à chacun selon sa situation et ses activités (dans l’étude de la Torah, ou dans les activités matérielles …).

Rav Zalman Sorotskin (Oznaïm LaTorah, comprend, lui, le singulier comme manifestant que l’unité qui fait de tout Israël “Un” est le facteur décisif d’application des Berakhot.

Comme dans tous les enseignements de la Torah, les facettes différentes ne sont pas forcément antagonistes, mais complémentaires !

Retenons que la Torah a placé cette Berakha des Cohanim, amorce d’une chaine éternelle dans l’Histoire de la Création, pour nous enseigner la “recette” de l’épanouissement de notre existence. Nous ne pouvons en aucun cas nous targuer demériter pleinement chaque acquis, matériel ou même spirituel. Tout nous est donné par la Brakha de Hachem.

La progression de la Création vers son aboutissement dans la Gueoula Ultime passe par le lien de Ahava entre nous qui nous apporte les outils que Hachem nous accorde pour poursuivre notre développement individuel et collectif.

La Birkat Cohanim constitue la véritable introduction à toute l’Histoire du Monde articulée sur l’évolution d’Israël vers son plein épanouissement !