N° 21 - Aviv 5768 - Printemps  2008 - suite 3 - 09.Jul.2008

N° 21 - Aviv 5768 - Printemps 2008 - suite 3 -

 

“Lorsque la Torah est bien comprise, elle protège, met à l’abri, et illumine les yeux de tous ceux qui la vivent !” 

 

CHANGE LE MONDE !... MAIS... 

 

Dominer son entourage et marquer son espace ou son territoire ne sont pas des traits spécifiques à l’homme. Chaque naturaliste, zoologue, ou écologue le sait. Son domaine d’étude le lui prouve tous les jours. Les luttes de pouvoirs sont fréquentes, voire incessantes. Que ce soit pour préserver ou conquérir un territoire de chasse ou pour dominer une meute, un groupe de même espèce, et jouir de privilèges. La violence et la férocité des combats conduisent souvent à la mort des plus faibles. C’est dire l’enjeu en présence. Il est toujours motivé par un refus ou une incapacité de partage. L’animal se meut instinctivement. Il se situe constamment dans le domaine du tout ou rien, celui de la survie ou de la mort. Vie et mort n’ont ici qu’une infime partie du sens que nous leur donnons. L’homme, tel que nous le pratiquons, est, D.ieu merci, rarement exposé à une lutte pour la vie ou la mort. Bien que sa vie soit aussi un combat de tous les jours ! Mais il a mis en place des mécanismes, sortes de pare-feux, qui le protègent de confrontations trop brutales. Hormis pour ce qui est des guerres, des attentats ou des accidents, principalement de la route. Il y a d’abord les lois qui protègent, mais aussi les règles du langage, la politesse, les normes de conduite, etc... De sorte que les préoccupations de l’homme sont devenues sophistiquées et précieuses. Il marquera l’espace et la société, par ses réalisations, par son ingéniosité, son art, sa capacité à communiquer. Tous sont autant de dons d’Hashem -voir la Lettre n°18-. Lorsqu’il découvre le monde, son énergie débordante lui donne l’illusion d’un pouvoir immense. Tant est à faire et tant le monde lui semble imparfait. Il voudrait apporter des remèdes, améliorer l’état des choses. A ses yeux, presque tout fonctionne mal, souvent avec des pratiques injustes. Il s’en révolte. Il ne comprend pas l’inertie générale, l’apathie quasi chronique, bien ancrée dans une routine apparemment immuable. Son sentiment de révolte se modèrera au fur et à mesure qu’il prendra conscience que son pouvoir est somme toute extrêmement limité. Parce que faire bouger les institutions et modifier des comportements, s’avère bien plus ardu à réaliser qu’à concevoir. Par la force, notamment dans le cas d’une révolution ou d’un putsch, des modifications tangibles peuvent être imposées et adoptées. Mais dès que la liberté d’agir est restaurée, les anciens choix et les comportements qu’ils induisent retrouvent naturellement leur place d’origine. Ce retour aux anciennes habitudes peut toutefois prendre un certain temps et ne pas être complet. Cela dépend de la façon -souvent liée à la durée- dont les modifications imposées ont été intégrées. La libéralisation de la vie dans les pays de l’ex URSS le montre on ne peut mieux. Lorsque la chape de plomb de l’ancien régime autoritaire a sauté, la grande majorité des populations a été animée de sentiments contradictoires. Les uns éprouvaient un enthousiasme sans borne comme si, enfin, ils allaient pouvoir respirer. Les autres étaient incrédules, hébétés, comme abasourdis, n’ayant plus de repères pour s’orienter et comprendre où ils en étaient. Dès lors, le type de libéralisation que les pays dits “libres” voulaient y voir s’instaurer n’allait plus de soi. Et de fait, nous assistons aujourd’hui à un effet boomerang. Le libéralisme -bien que très partiel- qui avait été introduit, s’est avéré encore trop libéral. Au point qu’il dût céder peu à peu la place à un régime plus ferme. 70 ans de régime autoritaire ne s’effacent pas en quelques années d’un pouvoir qui cherchait sa voie. Alors que face à lui la mécanique de l’ancien régime n’avait pas encore eut le temps de rouiller et que les anciens dignitaires, ou leurs fils, supportaient mal d’en être dessaisis. Lorsque des intérêts habitent l’homme, il est très difficile de les en faire sortir. Dès lors, comment faire pour changer le monde ? Comment faire pour corriger ses imperfections ? Comment faire pour insuffler un mieux être ? Comment faire pour que les hommes éprouvent plus d’amour et de respect les uns pour les autres ? Quel pouvoir ai-je pour les intéresser, pour les orienter et les engager à adopter des changements ? Même si je m’y attelle de toutes mes forces et m’y consacre totalement, je ne peux être assuré de réussir de façon durable. Quantités d’actions ont été entreprises de par le monde pour introduire des modes de faire différents pour amener des populations à jouir d’un plus grand bien-être. Des moyens énormes, en capitaux, en matériels et en hommes, ont été déployés et investis, et continuent à l’être au profit des populations concernées. Leurs bénéfices sont malheureusement souvent médiocres et disproportionnés par rapport aux attentes. Lorsque l’assistance ou même seulement la guidance cesse, le retour à la situation ante est quasiment assuré. Que justifie cet élan et ce besoin d’apporter des améliorations, pour un mieux être ? On a du mal à croire qu’au plan institutionnel la notion d’amour du prochain puisse avoir un sens. L’aide accordée pourrait relever d’une nécessité de se donner bonne conscience : “au moins on les a aidés”. L’aide est plutôt fonction des retombées économiques et stratégiques -mesurables- au profit du donateur, engendrées par l’assistance allouée. Nous sommes ici dans la logique des pays riches à l’égard des pays pauvres. Il en est heureusement différemment au plan individuel et personnel. Que l’on agisse de sa propre initiative ou en se reconnaissant d’un groupe conduit par un leader, la part de l’être, engagée et investie dans l’approche à l’autre, peut relever de l’amour du prochain tel que la Torah nous le commande. Il suffit qu’il s’agisse d’un acte de ‘Hessed, de bonté et de générosité. Il peut se traduire en attention, suggestions, conseils, remarques, critiques constructives, mise en garde, aide, soutien matériel et moral, ou encouragements. Même si je n’agis pas de manière désintéressée, en vue de recevoir un retour ? La réponse est oui, si l’on s’attache réellement à procurer à autrui une vraie satisfaction, qui réponde à ses attentes et qui est foncièrement bien pour lui/elle. Cependant l’impact spirituel du don ne sera pas le même que s’il était totalement désintéressé. Suis-je capable et prêt à adapter mon concours et mon apport en fonction d’autrui de sorte que ce dernier soit effectivement à même de le recevoir ? Suis-je prêt à accepter l’idée qu’autrui ne réussisse pas en définitive à retirer tout le bénéfice prévu ? Et si d’emblée il rejetait et ne voulait pas accepter cette aide, en serions-nous peinés et frustrés ? Même donner n’est pas facile, ni acquis d’avance. De sorte que c’est en réalité un don immense qui nous est fait lorsque nous pouvons donner à qui en profite pleinement. Un gros effort peut parfois être demandé pour un résultat très incertain. Doit-on au préalable évaluer le prix de nos efforts pour savoir s’ils en valent la peine ? Combien vaut le sourire et les yeux pétillants de joie de quelqu’un qui nous montre qu’il reçoit et agrée ce que nous lui apportons ? Subitement il semble revenir à la vie, alors que nous l’avons toujours connu avec un visage défait, terne, triste et renfermé. C’est donc que notre action a un effet qui peut faire remonter des profondeurs. Ce n’est pas rien. Cela relève de Te’hiyath Hamétimm, la résurrection des morts, qui est du domaine d’Hashem. Il peut nous être confié pour un temps le pouvoir de jouer le rôle de Kéli, d’intermédiaire et de moyen, pour apporter le bien. Pouvons-nous le refuser ? Pouvons-nous décider de ne pas nous situer dans la position de celui qui pourrait mériter d’être “chargé de mission” par la Providence ? L’acte de ‘Hessed relève de la Mitzvah d’aimer son prochain comme soi-même. Or, “Ha’ossek BeMitzvah Patour MéMitzvah = Celui qui est engagé à faire une Mitzvah est exempté d’aller en faire une autre”. Certes, et il n’est pas question d’attendre jusqu’à ce qu’une occasion d’aider se présente. Apparemment, il faut aussi en être digne. Et pour cela, il y a peut-être lieu que je fasse ce qu’il faut pour le devenir. Nous ne connaissons pas de recette. Seul Hashem et ceux qui ont reçu la révélation savent ce qu’il convient pour un tel et un tel. Ce qui semble essentiel est de se trouver sur le bon chemin, investi à accomplir ce qui est attendu de nous. Le reste n’est pas de notre ressort. De sorte que l’idée qui anime tant d’hommes, jeunes pour l’essentiel, de vouloir changer le monde est peut-être mal posée. Après tout, ce n’est peut-être pas sans raison qu’il est si difficile de faire bouger quoique ce soit. Et si une amélioration était à apporter, un changement devait être opéré, il apparaît plus salutaire de commencer par soi-même. Aussi, s’il devait y avoir ici un slogan, ce serait plutôt : “change le monde, mais commence par toi-même ! ” Or, curieusement, ici aussi, au niveau de l’individu, cela s’avère extrêmement difficile. Selon Rabbi Israël Salanter, il est plus dur de modifier une Mida, un trait de caractère, que d’étudier tout le Shass -les vingt volumes du Talmud- !  Pourtant, tout homme honnête avec lui-même, qui se connaît un travers et qui a le réel souci de devenir meilleur, devrait tout entreprendre pour se corriger. Il ne sera d’ailleurs en paix avec lui-même qu’une fois ce trait de caractère transformé. Une personne coléreuse et peureuse deviendrait calme, attentive, rassurée et patiente. Un avare délaisserait son avarice, donnerait généreusement et soutiendrait ceux qui en ont besoin. Un fier orgueilleux et arrogant se ferait humble et modeste. Un pointilleux, grincheux et acariâtre se mettrait à écouter et accepter avec douceur et gentillesse. Un “tête-en-l’air” impétueux prendrait le temps d’être attentif, plus réfléchi et deviendrait posé. Une personne cesserait d’être intolérante et deviendrait bonne et soucieuse du bonheur d’autrui. La liste n’est évidemment pas exhaustive et chacun est à même de la parfaire. Quel que soit le trait de caractère, toute modification implique un travail sur soi considérable. Mais le résultat vaut ô combien tous les efforts accomplis ! Il suffit d’en faire un petit peu pour se rendre compte des bienfaits qui en résultent. Et cela est porteur de si grands bénéfices ! Car ne nous cachons pas la face : bon nombre de ces travers empoisonnent les relations avec l’entourage. Au lieu d’être aimants, ils peuvent semer la terreur. Au lieu d’être sereins, ils dépriment tout le monde. Par contre, grâce au travail sur soi on peut passer des ténèbres à la lumière éclatante, de la tristesse à la joie, pour soi, pour les siens et pour encore bien d’autres. Seulement voilà, embrasser et défendre de grandes causes, cela paraît plus considérable, donc plus louable. Interrogeons-nous si nous ne fuyons pas quelque “tâche” trop douloureuse. Personne ne peut réellement tromper personne, ni soi-même, et en tout cas pas pour toujours. Par tradition, c’est aussi l’un de nos traits fondamentaux, le Juif vit dans trois temps simultanément. Il vit dans le présent, qui dépend du passé et débouche sur l’avenir. Il y a donc en chacun de nous une notion de durée évidente et marquée : nous vivons dans le présent, pleinement, et néanmoins pas seulement en fonction du présent, ni que pour le présent. De sorte que si quelqu’un souffre de maux, qui viennent généralement de loin -peut-être même que ses parents et ses grands-parents en souffraient déjà- , c’est parce qu’il n’a pas pris le temps de les “prendre en charge” pour les résoudre. De ce fait il les traîne avec lui. Cet handicap est comme un boulet qui affecte son jugement, ses choix, ses comportements, dans toutes les actions qu’il mène, dans quelque domaine que ce soit. Personne n’est dupe et tout apparaît au grand jour. De sorte que les grandes actions envers le plus grand nombre doivent passer par une considération minutieuse de ses propres manques-besoins et ceux de ses proches pour d’abord parfaire ses qualités propres et soulager les siens. Une œuvre de Tsedaka -de charité- au profit de grandes causes se trouve dénaturée et perd son sens si je délaisse les miens s’ils sont dans le besoin. 

Si je suis moi-même pauvre intérieurement, que vais-je réellement pouvoir transmettre à autrui ? Et pourtant je veux donner ! Oui, mais commence par toi-même, et n’oublie pas que les tiens font partie de toi !  

 

L’approche de Shavou’oth, le temps du Matane Torah -du Don de la Torah- au Mont Sinaï, offre à notre propos un éclairage crucial. Le Peuple Juif avait seulement 50 jours pour se défaire de tout ce qu’il avait connu d’intolérable pour atteindre un niveau de très grande élévation et de pureté. Hashem l’assista, le porta, le nourrit, lui ouvrit les yeux et lui fit voir des myriades de miracles ainsi que la grandeur et la splendeur d’Hashem. Voir la Kedousha -la sainteté- et vivre en étant protégé par elle, purifie l’être. Elle ne peut cohabiter et chasse donc tout ce qui n’est pas pur. C’est Hashem qui, par l’intermédiaire de Moshé Rabbénou, les y a amenés. La Kedousha a en quelque sorte “fait le travail” à leur place. Elle a guéri tout ce qui pouvait l’être et évacué ce qui ne le pouvait pas. A l’approche du Matane Torah tout devenait pur. Les malades guérissaient et tous les problèmes disparaissaient. Avez-vous bien lu ? Il s’agit là de quelque chose de tout à fait essentiel et fondamental : la Kedousha résout et fait disparaître tous les maux ! Mieux, elle les tient à l’écart. Les maux qui nous affectent résultent pour l’essentiel de notre éloignement de la Kedousha. Cet éloignement est le produit de notre contact avec ce qui n’est pas pur. A nous de nous réserver et de nous garder, de sorte que nous nous préservions de toute souillure. Et si de surcroît nous nous conduisons en respectant scrupuleusement ce que la Torah nous prescrit, alors nous sommes assurés d’être à l’abri de toute affection. Or, une affection, une souffrance, purifient. Leur but n’est autre que de nous rappeler à l’ordre et de nous ramener vers la sainteté. Est heureux et protégé celui qui le sait et qui agit en conséquence. Et c’est en devenant meilleur, plus Kadosh -saint-, que le monde est influencé ! Ce n’est pas l’homme qui agit, mais Hashem, par le biais de la Kedousha qui est en l’homme. Ainsi, une vie de pureté et de sainteté nous préserve de tous les maux dont d’autres ont peut-être hélas hérités, suite à des contacts et des influences qui ne se préoccupaient pas ni de pureté, ni de sainteté. Préserver notre pureté et grandir en sainteté est ce vers quoi nous devons tendre pour nous préparer au Matane Torah. Comment y parvenir ? Ce devrait être sur ce thème, qu’avec l’aide d’Hashem, nous poursuivrons dans notre prochaine Lettre. Espérons qu’il nous sera donné de le faire encore avant Shavou’oth, qui aura lieu cette année du dimanche 8 juin au soir au mardi 10 à la nuit tombée.  Merveilleuse réception de la Torah !  

 

Avant de publier chaque lettre de Dvar Torah, nous la montrons à Rav Messod ‘Hamou shlita qui, depuis le premier numéro, a bien voulu nous prodiguer de très précieux conseils. Nous lui avons montré ce qui précède et il nous fit remarquer que nous sommes arrivés à la même conclusion que le ‘Hafetz ‘Haïm, Rav Israël Méïr Kagan Hacohen zatsal. Il était le Gadol Hador, le Grand de la génération, rappelé à l’âge de 95 ans à la “Yeshiva d’en haut” en 1933, auteur, entre autres, du “Mishna Broura”. Lui aussi voulait changer le monde. Voyant que c’était beaucoup trop dur, il se limita à Radine, sa ville en Lituanie. Puis il comprit que c’était encore trop dur et il se limita à sa propre famille. Mais la charge était encore trop lourde. Il s’attacha alors à se travailler lui-même et à corriger ce qui devait l’être. C’est ainsi qu’il put, par son œuvre et sa personnalité, influencer le monde entier et marquer les générations à venir. Cet enseignement lui revient donc : nous l’avions certainement reçu en son nom, l’avions oublié, puis redécouvert. Nous nous sentons éminemment redevable envers Rav ‘Hamou de nous l’avoir rappelé.           

Bien à vous,   

   Ye’hiel-Yoël Gronner